Paris – Bray

Gérard Barthélemy

 

L’idée est séduisante de même que la conviction instinctive qui transparaît derrière à savoir : continuer sous d’autres formes la vocation initiale du Prieuré de Bray qui est d’approvisionner Paris !

Cette fois ci c’est en proposant un « supplément d’âme » (aurait-on dit) à des citadins ankylosés dans leur vie tronquée d’individus éloignés de la « vraie vie ». Pardon si je déforme un peu, mais autant poser les choses de façon un peu brutale et simple pour essayer ensuite de mieux discerner où ça peut nous mener.

En fait, au départ de tout cela il y a ce bilan que l’on dresse de la vie citadine et qui n’est pas très encourageant avec la conviction qu’on peut y faire quelque chose. Pour cela on utilisera à la fois les atouts du site du Prieuré et la mission possible de ces bâtiments conçus à la fois comme ferme et comme lieu de spiritualité. Car là se situe bien le cœur de l’institution monacale traditionnelle du genre cistercien, qui, loin, d’évacuer la dimension corporelle, la situe au centre d’un équilibre corps-esprit comme mode d’accomplissement de soi.

Reste donc à savoir si ce bilan pessimiste de l’univers citadin est pertinent et si oui, comment le Prieuré peut contribuer en tant que tel à son rééquilibrage.

Pour répondre à ces questions il faut partir d’hypothèses de travail concernant la conciliation de deux catégories de phénomènes : d’un côté la combinaison dimension collective et démarche individuelle et de l’autre psychisme et manualité à travers un processus de transmission des savoirs.

A ce sujet il faut être clair : si transmission il y a elle ne peut être que limitée car le savoir manuel est un processus trop complexe et trop complet pour qu’un vécu du genre de celui que peut proposer le Prieuré ne soit pas trop ardu et donc décevant.

Le savoir ou plutôt le savoir faire à partir de la connaissance et de la maîtrise du geste demande, en effet, quelque soit son domaine, des années d’apprentissage, de pratique et d’automatismes. Il doit être clair, dès le début, que le but de l’initiative envisagée n’est pas tant le contenu du savoir que l’expérimentation de son mode d’appropriation. Cette expérimentation vécue du corps agissant, cette adéquation parfaite entre la connaissance du procès de fabrication et celle de la gestuelle correspondante suscitent une jubilation instinctive et profonde lorsque le but est atteint et que l’œuvre est parachevée en soi et aux yeux de celui qui l’a conçue et menée à terme. C’est à partir de cette jubilation de cet apaisement qui suit le geste accompli que peut se recréer ce lieu qui fait défaut au citadin entre l’être et le faire. Pour y parvenir il me semble qu’il n’est pas possible de retourner aux formules austères et disciplinées de la vie communautaire. En revanche ce que le Prieuré devrait pouvoir proposer et qui n’existe pas, c’est un lieu de vie pour une expérimentation à la fois individuelle et partagée. Grâce au travail de la pierre, du fer et du bois effectué et vécu à l’occasion de séjour (ou de stages) individuels chaque participant doit, peu à peu, se voir en mesure d’accomplir sa part bien à lui de l’œuvre collective qu’il peut identifier et insérer dans une réalisation durable. Il faut que, quelque part, quelque chose de reconnaissable et d’unique que j’ai fait de mes mains existe et persiste de façon tangible dans une réalisation d’ensemble qui lui donne un sens (i.e. restauration de la chapelle). Pour cela on prévoira le logement de chacun en cellules individualisées et le recensement systématique des apports individuels au chantier collectif. Les durées de séjour, les rythmes d’apprentissage, les niveaux de performance seront forcément différents selon les possibilités et les disponibilités de chacun ; en revanche ce qui sera partagé sera la reconnaissance mutuelle des œuvres accomplies et leur place assignée dans un ensemble de prestige.

Peu de chantiers se prêtent de nos jours à de telles contraintes. La dimension des bâtiments existants à rebâtir ou à rénover, l’ampleur des espaces à concevoir et à aménager font du Prieuré un lieu impossible à réinventer. Il existe…profitons en. Etre architecte, maçon, forgeron et travailler sur le symbolique n’est pas, de nos jours, une opportunité commune.

Cela s’accompagne forcément d’une analyse sur cette expérience vécue d’immersion dans le monde techno-manuel avec la connaissance du matériau, son façonnage et l’intervention du corps dans le procès de fabrication. Le tout a constitué au cours des siècles passés la base d’une véritable culture techno-manuelle qui a connu son apogée avec la phase industrielle de l’économie du 20ème siècle. L serait bon que les démarches individuelles que le Prieuré pourrait susciter constituent l’occasion d’échanges et de réflexions avec les théoriciens et les praticiens aussi bien de l’apprentissage, de l’artisanat d’art, de l’enseignement technique que du secteur des métiers pour réconcilier création, travail et mode de vie citadin.

En un mot je propose qu’un petit groupe de travail réfléchisse là dessus et soit chargé du pilotage (à vue) de l’opération : expérimentation-réflexion-analyse en incluant des phases d’auto-investissement dans le processus de façon à tenter peu à peu chacun sur soi le contenu et les méthodes de cette action qui reste à imaginer.

Ces lignes ne sont que l’ouverture du débat et de la réflexion sur la question.

Gérard Barthélemy